#096: Suivre Orwell dans sa dèche à Paris

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Georges Orwell, on le connaît comme un fabuleux visionnaire capable d’anticiper le pire de la société moderne. Mais avant de publier ce best-seller interplanétaire qu’était 1984, il a traîné ses guêtres entre Paris et Londres, dans une dèche incommensurable. C’est le nom de son roman : Dans la dèche à Paris et à Londres. L’occasion de se plonger dans le Paris des années 1920, où tel un journaliste gonzo contre son gré, Georges Orwell décrit le quotidien -et l’enfer- des travailleurs pauvres de cette époque. Un intéressant parallèle sur le traitement des indigents d’un côté et de l’autre de la Manche est établi, puisque la première partie du récit se déroule dans notre chère capitale, avant qu’il n’embarque pour des jours meilleurs, espère-t-il, dans sa patrie.

Orwell

La vie à l’hôtel

Dans les années 1920, les plus pauvres ne disposent pas d’un appartement dans la capitale. Ils se contentent de louer une chambre dans les nombreux hôtels qui ressemblent fort aux marchands de sommeil qu’on décrie aujourd’hui. Chambre louée au mois, conditions délétères : Orwell, les jours de disette, peut passer des heures sur son lit à observer les pérégrinations de cafards au plafond, qu’il sentira déambuler sur lui la nuit venue. Quand il n’a pas de quoi payer son loyer, il file au clou déposer quelques affaires contre un petit pécule, avec l’espoir de les récupérer un jour. La noirceur de son quotidien, dans la ville-lumière, provoque un effet de contraste saisissant.

« Les réverbères étaient allumés, dispensant cette étrange lumière violacée qu’on ne trouve qu’à Paris et, de l’autre côté de la Seine, la tour Eiffel se parait d’inscriptions publicitaires qui zigzaguaient de la base au sommet comme de gigantesques serpents de feu. Des flots de voitures s’écoulaient silencieusement et des femmes, rendues encore plus belles par la lumière diffuse, flânaient sous les arcades. »

L’époque des Russes blancs

Cette plongée dans le Paris de l’entre-deux-guerres est l’occasion de vivre à ses côtés l’arrivée des Russes blancs, dont on entend souvent parler comme un fait marquant pour la capitale (par exemple, ce sont eux qui tenaient une bonne partie des taxis parisiens, et vivaient du côté de la Butte aux Cailles). C’est avec un ami Russe blanc, ancien officier, qu’Orwell arpente les rues de la ville en recherche de travail. C’est grâce à lui qu’il trouve une place de plongeur dans l’un des palaces de la capitale. On pénètre, avec son regard neuf, dans les coulisses de ces grands hôtels et c’est peu reluisant. Sueur, crachats, injustice, saleté, mépris et hiérarchie exacerbée… le calme feutré et luxueux dont bénéficient les clients est une façade dont le pendant, en coulisses, est l’exact inverse…

« Je tiens toutefois à souligner deux ou trois choses que m’a définitivement enseignées mon expérience de la pauvreté. Jamais plus je ne considérerai tous les chemineaux comme des vauriens et des poivrots, jamais plus je ne m’attendrai à ce qu’un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m’étonnerai que les chômeurs manquent d’énergie. Jamais plus je ne verserai la moindre obole à l’Armée du Salut, ni ne mettrai mes habits en gage, ni ne refuserai un prospectus qu’on me tend, ni ne m’attablerai en salivant par avance
dans un grand restaurant. »

Une véritable plongée dans la vie d’avant le Front Populaire, dans un Paris crasseux, ouvrier, un Paris de la débrouille loin des images d’Epinal habituellement véhiculées.

Orwell
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Discussion2 commentaires

  1. Tu donnes envie de le lire même si je crois qu’il faut avoir le moral bien accroché pour lire son œuvre dans son ensemble. Son « Hommage à la Catalogne » est également assez désabusé (pour ne pas dire désespéré ou désespérant).

    • jarmolaine

      C’est vraiment un document d’époque, sociologiquement très intéressant, d’autant plus qu’il compare les systèmes britannique et français. Ce qui permet de constater que nos différences de perceptions sont bien ancrées culturellement !

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