#057: Explorer l’inhabitable (un livre signé Joy Sorman et Eric Lapierre)

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A l’époque où Haussmann remodela le visage de Paris, la capitale était garnie d’une quantité d’îlots insalubres, dûment répertoriés, prêts à être rasés. Beaubourg par exemple, était l’îlot insalubre n°1 avant que ne surgisse le centre Pompidou. Aujourd’hui ce ne sont plus des îlots mais quelques ultimes immeubles isolés qui se dégradent, rongés de l’intérieur. Joy Sorman a franchi le palier de ces immeubles où certaines fenêtres sont remplacées par du carton, des couvertures de survie, parfois des blocs de parpaing.

La plupart de ces immeubles sont aujourd’hui condamnés, en attente du lancement des travaux de réhabilitation. Mais quelques-uns restent encore habités. Ceux qui vivent ici côtoient le délabrement général, les murs lépreux, les champignons proliférant, les moisissures… sans parler des installations électriques précaires et dangereuses, et de la promiscuité. Dans ces immeubles, on s’entasse, on bouche le moindre trou d’air et même la lumière. Joy Sorman a pu discuter avec ces habitants qui attendent un relogement tout en craignant l’anonymat d’un immeuble situé dans un quartier étranger, où la solidarité ne jouerait plus. Et l’on découvre à notre grande stupéfaction que certains n’imaginent même pas en partir, parce qu’ils n’ont jamais payé de loyer, ne s’y résolvent pas, et ont besoin de cet entourage social comme d’une béquille dans leur vie.

Joy Sorman a rencontré dans ces appartements certains jeunes que l’on croise très apprêtés au coeur de Paris, pantalon slim et chaussures dernier cri. Ils rejoignent chaque soir leur taudis et s’entassent à plusieurs dans des lits pour dormir. Mais pour autant, dans le cas de la famille Sun, les parents refusent la proposition de l’organisme parisien qui s’occupe du relogement : un 70m² pour la famille ? Trop petit, ils refusent et préfèrent rester dans leur minuscule 3 pièces ! Les infirmières ou assistantes sociales qui leur rendent visite doivent affronter un problème de taille : la croissance soudaine de ces familles au moment de constituer le dossier. Dans l’exemple de la famille Sun, des « cousins » ont rejoint d’un coup les quatre membres initiaux, ils sont passés à sept, « bientôt huit car ma femme va à nouveau être enceinte… »

Ceux qui acceptent les propositions de relogement ne réjouissent pas pour autant les travailleurs sociaux qui les ont accompagné dans la démarche. Peu habitués à autant d’espace, de lumière, de rangement, ces familles peuvent laisser leurs affaires s’entasser au centre des pièces sans jamais aménager leur nouvel appartement. Ne pas trouver ses repères dans une cuisine aménagée, lui préférer une cuisinière sur le balcon. Jamais connu un habitat classique, pas de repères, aucune idée de ce qu’il serait possible de faire du lieu. Un vrai choc culturel, et pour nous un choc à la lecture du livre, avec une question qui devient lancinante au fil des pages : qu’attendent exactement ces habitants de l’inhabitable ?

Dans la seconde partie du livre, l’architecte Eric Lapierre prend la parole pour retracer l’histoire de l’urbanisation parisienne. Depuis Haussmann, l’établissement d’une liste de 17 îlots insalubres, l’arrivée de la notion de salubrité dans le vocabulaire des « reconstructeurs », l’édification des premiers HBM, habitats à bon marché et comment aujourd’hui, se pose la question de la réhabilitation des immeubles Haussmanniens. Un petit livre passionnant qui se dévore et instruit, tout en laissant cette amertume caractéristique aux problèmes complexes, où aucune solution n’apparaît vraiment satisfaisante.

L’inhabitable, Joy Sorman et Eric Lapierre, photos de Jean-Claude Pattacini, Editions Alternatives, 12€.

Discussion2 commentaires

  1. Bonjour !

    Merci pour cette découverte. C’est en effet un phénomène beaucoup plus courant qu’on ce qu’on croit. Je connais personnellement des personnes qui sont le même cas (pas de logement insablubre, mais à 8 dans un 40m2…), donc c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup.

    Faut dire aussi que les prix ont tellement augmenté que habiter à Paris est devenu un luxe… Espérons que la mairie prenne les décisions qui s’imposent, à savoir une réglementation des prix…

    Bonne journée !

  2. Hello, très percutant cet article, ça donne envie de pousser les portes et de prendre un peu de recul sur ses petites misères…

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